Il était une fois…

Joshua Lewis Taylor, l’aîné de famille, arrive à Montréal à l’âge de 12 ans en provenance de Terre-Neuve, accompagné de sa mère et de ses deux frères. Son père vient de mourir quelques années auparavant.

Il travaille dans le secteur de l’importation de tissus de l’Angleterre ; il s’insère ainsi dans le secteur florissant du commerce du vêtement dont Montréal est une plaque tournante.

En 1903, il épouse Margaret ; ils auront 3 enfants : Charles, Dorothy et Ernest. En 1920, il prend une décision stratégique : il ouvre un commerce de tissus, fils et aiguilles sur la rue Victoria à Saint-Lambert.

L’approvisionnement est facile. Les voyageurs de commerce en tissus et vêtements partent en train ou en tramway du Vieux-Montréal, traversent le pont Victoria et arrivent à Saint-Lambert, alors en pleine croissance démographique.

Le commerce devient vite prospère. Les familles petites-bourgeoises adorent trouver sur place les tissus nécessaires à la fabrication des vêtements pour toute leur famille.

Margaret Anderson & Joshua Lewis Taylor
Bâtiment acheté en 1902

Dès 1920, c’est Margaret qui gère le magasin accompagnée d’une seule employée, Barbara Cordon, pendant que Joshua travaille encore à Montréal dans l’importation de tissus anglais. Puis voilà qu’elle tombe malade et ses enfants doivent être mis à contribution : le midi et après l’école, ils viennent placer la marchandise sur les présentoirs, aider à répondre aux clients, faire la livraison à bicyclette. L’entraide familiale est à l’œuvre.

En 1938, Charles, Dorothy et Ernest deviennent propriétaires du magasin et en partagent la gestion avec Joshua. En 1955, Joshua meurt et les 3 enfants prennent en main entièrement le commerce.

Souverniers de Robert Taylor:

 »Mon père Charles a dû quitter ses études secondaires pour venir aider sa mère malade au magasin. Il aimait pourtant l’école, il réussissait très bien et il voulait aller jusqu’à l’université. Je l’ai toujours vu continuer à prendre des cours, lire et se renseigner. Alors quand moi j’ai reçu mon diplôme en comptabilité de McGill, mon père en avait les larmes aux yeux. Il était si fier que j’aie pu réaliser son rêve. »

Dorothy Taylor
Ernest Taylor
Charles Taylor
Charles à un comptoir du magasin

Graham et Ross se souviennent du temps où les propriétaires Taylor connaissaient intimement la vie de leurs clients.

Quand leur père, Ernest, apprenait qu’une cliente était récemment devenue veuve, il lui proposait un poste au magasin pour l’aider à subvenir aux besoins de sa famille.

Quand Ross, directeur du personnel, apprenait qu’un jeune client avait fait du vol à l’étalage, il le recevait à son bureau, discutait avec lui en présence de ses parents mais jamais il n’appelait la police. Il avait confiance que la famille  assumerait son rôle éducatif.

Billet de la Société d’histoire Mouillepied

En 1955, Joshua Taylor meurt et les trois enfants prennent leur rôle dans le magasin. Charles est président et s’occupe des finances générales ; il tient les rênes du commerce de façon serrée. Dorothy a du goût ; elle est acheteuse dans le cadre budgétaire que lui permet Charles ; elle montre un dévouement inébranlable à l’égard de ses clients ; elle trouve des mesures d’assouplissement pour ceux qui, exceptionnellement,  ne peuvent payer à temps, ne peuvent se déplacer pour venir acheter au magasin ou qui n’arrivent pas à respecter les heures d’ouverture. Ernest est très apprécié comme directeur du personnel ; près des employés, il leur offre des occasions de déployer leurs compétences ;  en retour de quoi, ses employés le respectent.

Ernest devant le magasin avec une employée

La 3e génération : Stuart, Ross, Robert et Graham

De gauche à droite: Robert, Graham & Ross Taylor. Photo: Michel Cojan

Les 3 enfants de Joshua Taylor, fondateur du magasin, se sont impliqués tôt au magasin de leurs parents et ils y ont mené toute leur vie professionnelle. Charles et Ernest ont légué ce goût à leurs propres enfants. Charles a initié son fils Robert et Ernest l’a fait pour ses trois fils, Stuart, Ross et Graham. Quant à Dorothy, elle est restée célibataire et a consacré sa vie à Taylor.

Les cousins se souviennent que, dès leur jeune âge, ils venaient le samedi au rayon des jouets où des trains électriques Lionel et des petites autos Dinky Toys les remplissaient d’émerveillement. Adolescents, pendant les vacances d’été, ils étaient attitrés à des tâches de livraison ou de peinture dans le magasin. Quand Robert a obtenu son permis de conduire, il a remplacé le chauffeur du camion de livraison pendant ses vacances.

Les quatre garçons ont fait des études universitaires en finances ou en commerce de détail. De leur propre aveu, ils ont surtout appris leur métier avec leurs parents et les employés du magasin. Stuart a été le premier de sa génération à s’impliquer dans la gestion du magasin après ses études. Il devient directeur des achats.  Jeune, plein d’audace, il donne la ligne directrice pour le futur du commerce. Viendront se greffer à lui, Ross, puis Robert et enfin le jeune Graham.

Stuart Taylor

Souvenir d’employés qui ont plus de 40 ans de service. Stuart est décédé l’an dernier, mais les acheteurs et acheteuses qui ont eu la chance de travailler à ses côtés se souviennent encore de la relation stimulante, avant-gardiste et surtout humaine qu’ils ont développée avec lui.

Un mot pour le décrire, il était un gentleman.

Une belle époque avec la jeune génération Taylor : toutes les chances de réussite étaient permises.

Le magasin Taylor, la maison-mère et les succursales

Billet de la Société d’histoire Mouillepied

Le premier magasin Taylor ouvre à Saint-Lambert, en 1920, au 306 de la rue Victoria (adresse de l’époque) , dans l’ancienne quincaillerie Malo et Dion.

Sur cette rue commerciale centrale, la mercerie voisine notamment 5 banques, 4 épiceries, 2 quincailleries, 2 boucheries, 1 pharmacie. à

M. J. Taylor devient propriétaire de l’édifice en 1927.

1920 : magasin Taylor à l’arrivée de Joshua
1968 : magasin Taylor après les agrandissements

En 1959, les enfants Taylor achètent l’édifice voisin qui loge le cinéma Victoria, une salle de quilles et une salle de billard ; ils entreprennent d’importants travaux d’harmonisation des deux bâtisses sur une période de dix ans. Ainsi, en 1968, l’ancien magasin est aussi doté d’un 3e étage, les bâtiments sont reliés et une façade commune unifie le tout ; c’est une fausse façade de béton à motifs géométriques conçue par l’architecte lambertois John W. Cooke, à qui l’on doit aussi l’aréna Eric-Sharp. À l’arrière, un stationnement pour près de 100 voitures termine l’aménagement.

À partir de 1974, les cousins Taylor entreprennent une expansion. Un centre commercial est construit à Granby et Taylor y ouvre une première succursale. Puis on leur offre un espace dans le Mail Champlain à Brossard.  Enfin, d’autres succursales voient le jour aux Promenades Saint-Bruno, au Mail Montenach à Beloeil, au Centre Fairview à Pointe-Claire, au Carrefour Laval et à Ville d’Anjou.

Dernière-née, la boutique en ligne ouvre en 2011.

En 2004, Robert réalise un vieux rêve. Il engage l’architecte lambertois Frank G. McGrath et designer François Zuttel pour la restauration de la façade du magasin de la rue Victoria, mettant en valeur les deux édifices réunis.

2004 : magasin Taylor avec nouvelle façade

Souvenirs de Bob Taylor

Bob se souvient que son père Charles et son oncle Ernest n’étaient pas partisans de cette expansion; ils préféraient consolider le vaisseau amiral de Saint-Lambert. Mais ses cousins et lui ont choisi d’ouvrir d’autres magasins dans les centres commerciaux florissants.

Par ailleurs, des facteurs économiques tels que l’ajout des TPS-TVQ, la récession de 1982 et les taux d’intérêt élevés, rendent le maintien d’un aussi grand nombre de succursales difficile et l’entreprise décide de se limiter à la seule zone au sud de Montréal (Saint-Lambert, St-Bruno, St-Hyacinthe, Beloeil, Brossard, Granby, Sherbrooke).

Ce qu’on achète chez Taylor’s

Billet de la Société d’histoire Mouillepied

Le Courrier du Sud 16 novembre 1954
Le Courrier du Sud 2 décembre 1954

À son ouverture en 1920, le magasin Taylor vend du tissu « à la verge » ainsi que du fil et des aiguilles. Rappelons que le fondateur du magasin, Joshua Taylor exerce à ce moment à Montréal le métier d’agent de distribution de tissus britanniques ; il garde cet emploi  même après l’ouverture de son magasin ; c’est sa  femme et ses enfants d’âge scolaire qui s’en occupent.

Comme dans plusieurs familles, les mères lambertoises trouvent maintenant sur place de quoi coudre les vêtements de la famille.

Assez rapidement, M. Taylor introduit dans son magasin des vêtements tout faits, réclamés par certains clients. Il achète chez différents fournisseurs juifs ashkénazes reconnus pour la qualité de leurs vêtements fabriqués surtout à Montréal ; il connaît bien le milieu juif du commerce du vêtement, il sait où s’approvisionner.

Au Canada, au cours des années 30, les magasins à rayons sont déjà bien installés et à la décennie suivante, le prêt-à-porter se généralise. Saint-Lambert participe à ces grandes tendances : Taylor devient un magasin à rayons qui vend vêtements pour femmes, hommes et enfants, uniformes scolaires, accessoires, lingerie, literie, jouets.

Les prix sont modérés, les vêtements de bonne qualité. Les ventes allant bon train, on ajoute bijoux, parfums, produits de toilette pour hommes et femmes. Chez Taylor, on trouve à proximité de chez soi, dans la quiétude de la banlieue, des commis attentionnés qui connaissent leur clientèle.

Ce service personnalisé, Taylor ne le vend pas, il l’offre.

L’essoufflement de l’industrie du vêtement au Canada se fait sentir au cours de la décennie 90. À ce moment, la production s’est déplacée vers l’Asie et moins de 10 % des vêtements sont fabriqués au Canada ; en 2010, les vêtements vendus chez Taylor viennent principalement de Chine, de Turquie et d’Italie, puis des pays scandinaves et de l’Europe de l’Est.

On revient aux secteurs de base, vêtements pour hommes et pour femmes, des chaussures et des bijoux.

Certains espaces du magasin sont loués à de petits commerces : photos et impression, lingerie, salon d’esthétique et de coiffure.

La philosophie de gestion des Taylor

Billet de la Société d’histoire Mouillepied

Dès le départ, les valeurs des Taylor ont été fortement influencées par celles de la communauté juive de Montréal ; Joshua, le fondateur, est de religion protestante wesleyenne mais lui et sa famille ont travaillé leur vie durant avec des commerçants juifs de l’industrie du vêtement. Ils observent et admirent leur sens des affaires ainsi qu’une solidarité familiale et communautaire; à travers les trois générations Taylor, le respect des personnes et l’engagement envers elles sont adoptés et transmis.

Façade du magasin de St-Lambert
Picture: Michel Cojan

Gestion par la famille Taylor pour la famille lambertoise.

Taylor est un magasin dont la colonne vertébrale est constituée des membres bien imbriqués de cette famille sur trois générations. Ils s‘entraident, se transmettent des compétences et contribuent à développer l’entreprise familiale, quitte à mettre de côté à certains moments leur projet personnel : Charles abandonne ses études secondaires qu’il réussit très bien pour venir aider sa mère au magasin ; Dorothy vit avec sa mère malade tout en travaillant au magasin ; à la fin de ses études Ernest revient tout de suite au commerce soutenir son frère.

Le magasin Taylor s’adresse à la famille lambertoise. On cherche à satisfaire ses goûts et ses besoins. On tient compte de sa capacité de payer et on cherche à lui offrir des vêtements de qualité. Les employées, mères de famille, ont connu la conciliation travail-famille avant son temps.

Gestion à l’écoute de la communauté

Le magasin Taylor des années 20, tenu par Joshua et sa femme, est aussi un lieu de convivialité où on discute et on échange. Le magasin ouvre à 9 h mais il ferme avec les derniers clients et fournisseurs. La table des Taylor au 2e étage du magasin est ouverte à ceux qui veulent poursuivre la conversation en soirée. Dès le début, Joshua exige de ses enfants et ses petits-enfants qu’ils respectent les gens avec qui ils travaillent ; il n’accepte pas qu’on dénigre les fournisseurs qui leur présentent des marchandises qu’ils n’apprécient pas : ils ont droit au respect, leur enseigne-t-il, et à un moment ou un autre, on pourra s’échanger des services.

Les trois administrateurs de la génération suivante traitent leur clientèle avec grand respect et font tout pour la satisfaire. Des clients viennent de l’extérieur de St-Lambert, jusqu’à 100 km, pour recevoir ce service personnalisé. Mademoiselle Dorothy est elle-même allée porter chez une cliente malade des vêtements pour qu’elle prenne le temps de les essayer et d’en choisir à son goût ; et ça se fait encore aujourd’hui. Elle reste au magasin après les heures d’ouverture pour attendre une cliente retenue contre son gré.

Ross Taylor. Picture: Michel Cojan

Les employés des magasins Taylor

Billet de la Société d’histoire Mouillepied

Comment maintenir un magasin de renommée pendant cent ans sans l’appui et la collaboration d’employés partageant les mêmes idéaux que leur employeur? Ils doivent être à l’écoute des clients, chercher et trouver des vêtements répondant à leurs goûts, proposer des nouveautés à prix abordable, tester la satisfaction des anciens clients et en fidéliser de nouveaux. Les employés sont les pièces importantes de l’engrenage qui fait tourner cette roue.  Au cours des cent ans, des centaines de personnes  s’y sont appliquées : les superviseurs, les gérants et gérantes, les acheteuses et acheteurs, les vendeuses et vendeurs, les comptables, les livreurs, les couturières, les graphistes, les responsables de la présentation visuelle, les étalagistes, les personnes qui sont à la réception des marchandises, à l’étiquetage, les responsables de l’entretien.

Il faut saluer tous ceux et celles qui ont œuvré avec engagement et compétence : ils sont partie prenante du succès des 100 ans de Taylor.

Au plus fort de son expansion à travers 11 magasins, Taylor engage près de 150 employés ; aujourd’hui réparties dans huit magasins, 98 personnes sont à l’œuvre. Devant l’impossibilité de les mentionner toutes, parlons de celles-ci. Barbara Condon, la première engagée en 1922, vient prêter main forte à Margaret Taylor dont la santé fléchissait ; on se souvient qu’elle sonnait sa petite clochette pour appeler madame Taylor (alors vivant à l’étage du magasin) quand elle était débordée! En 1973, madame Jeanne d’Arc Coiteux devient gérante de la première succursale, celle de Granby ; selon la légende, elle aurait pu diriger la province! Madame Jeannine Lemieux gère le magasin de Brossard en 1974 ; elle se démarque par sa classe et son autorité naturelle.  Enfin à Saint-Bruno, en 1976, madame Denise Morin, que l’on surnomme gentiment Marie-Meilleure, est également une femme de tête. Toutes trois ont la trempe pour faire prospérer leur succursale.

Une autre légende du magasin est certes madame Thérèse Sved, dite « la duchesse » ; elle arrive du grand magasin Eaton comme acheteuse principale où elle a pris connaissance de la mode européenne et du marché québécois. Tous les manufacturiers et les importateurs la connaissent et la respectent. Elle est un vent de connaissances nouvelles pour Taylor! Enfin, mentionnons des personnes qui ont joué le rôle de bras droit de Robert Taylor dans l’ensemble des magasins :  le premier superviseur, Leslie Marlin, suivi de Linda Saint-Onge et de Christiane Leroux. Ces personnes assument des responsabilités énormes et transmettent au président les informations cruciales à sa prise de décision.

Une dizaine d’employés ont travaillé ou travaillent encore chez Taylor depuis 40 ans et plus, une dizaine d’autres depuis plus de 25 ans. Certains d’entre eux ont commencé par un emploi d’été et ils y ont finalement mené toute leur carrière. Plusieurs ont perfectionné leurs compétences sous les encouragements des patrons. Pourquoi sont-ils restés si  longtemps dans le même lieu? Ils ont apprécié pouvoir apprendre et se développer dans un climat où on sollicitait leur initiative et on les invitait à toujours faire mieux.

« Ils croyaient en nous, ils voyaient notre maximum! », selon un des témoignages.

Leslie Marlin
Linda St-Onge
Christiane Leroux